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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 07:52

SORO missile 0001AI Index: AFR 31/007/2003

INTERNATIONAL SECRETARIAT, 1 EASTON STREET, LONDON WC1X 0DW, UNITED KINGDOM

«Rappelez-vous de Yopougon, maintenant ce sera votre tour».(1)

(A) INTRODUCTION

A Bouaké, le 6 octobre 2002, une soixantaine de gendarmes accompagnés d’une cinquantaine de leurs enfants(2) et de quelques autres civils ont été arrêtés dans leur caserne par des éléments armés du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI) qui avaient pris le contrôle de la deuxième ville du pays depuis le 19 septembre 2002. Ces personnes ont été conduites à la prison du camp militaire du 3e bataillon d’infanterie. Ce même soir, des éléments armés du MPCI sont entrés à plusieurs reprises dans la prison et ont tiré en rafales, tuant et blessant des dizaines de détenus. Les survivants sont restés deux jours avec les blessés et les cadavres en décomposition sans recevoir de nourriture. Certains ont été contraints de transporter les cadavres et de les enterrer dans des fosses collectives et une dizaine d’entre eux ont très vraisemblablement été tués sur les lieux mêmes du charnier après qu’ils eurent enterré leurs camarades.

Ces informations ont été recueillies par des délégués d'Amnesty International auprès de quelques-uns des survivants de ce massacre au cours d’une mission d’enquête menée dans la zone tenue par le MPCI en décembre 2002. Elles ont ensuite été recoupées avec les témoignages d’autres survivants qui avaient été libérés et avaient pu rejoindre les zones sous contrôle gouvernemental.

Amnesty International n’a pas immédiatement rendu publiques ces informations car elles risquaient de mettre en danger la vie des gendarmes témoins de ce massacre et qui étaient encore détenus à Bouaké. Tous ces gendarmes ont été depuis lors libérés après avoir payé de très lourdes rançons et Amnesty International peut donc maintenant relater dans le détail le déroulement de ce massacre tel que l’organisation a pu le reconstituer.

À Paris, le 29 janvier 2003, au lendemain de la signature des accords de Linas-Marcoussis destinés à apporter une solution politique au conflit qui déchire la Côte d'Ivoire depuis près de cinq mois, Amnesty International a pu évoquer ces informations lors d’une rencontre avec certains des principaux responsables du MPCI, y compris le secrétaire général de ce mouvement, Guillaume Kigbafory Soro. L’organisation a demandé aux représentants du MPCI que les responsables de ces actes soient immédiatement identifiés et éloignés de toute fonction qui pourrait les conduire à commettre d’autres exactions. Les responsables du MPCI n’ont pas nié sur le fond les informations recueillies par Amnesty International tout en précisant qu’ils n’étaient personnellement pas au courant de ces faits. Ils se sont dit prêts à accepter la venue d’une commission d’enquête internationale à condition que celle-ci ait pour mandat de faire la lumière sur l’ensemble des exactions commises par toutes les parties au conflit depuis le début de la crise ivoirienne en septembre 2002.

Les exécutions sommaires des gendarmes de Bouaké font inéluctablement penser au massacre de Yopougon (un quartier au nord d’Abidjan), où une cinquantaine de cadavres ont été transférés et déposés à même le sol après avoir été abattus par des gendarmes de la caserne d'Abobo, le 26 octobre 2000. Là également des survivants du massacre ont été tués sur les lieux mêmes où ils avaient déposé les corps d’autres victimes. Là aussi des survivants ont dû se cacher sous les cadavres pour échapper à la mort. Toutes les victimes de ce massacre appartenaient à l’ethnie «dioula», nom communément utilisé pour désigner les Ivoiriens originaires du nord du pays et portant des patronymes musulmans. Cette appellation désigne aussi parfois des ressortissants de pays voisins, notamment burkinabè, maliens ou guinéens.

La référence au massacre de Yopougon ne découle pas uniquement d’une certaine similitude des faits. Elle a été explicitement évoquée par les responsables du massacre des détenus de Bouaké qui ont justifié leurs actes devant leurs futures victimes en leur disant : «Rappelez-vous de Yopougon, maintenant ce sera votre tour».

Entre le massacre de Yopougon, le 26 octobre 2000, et celui de Bouaké, le 6 octobre 2002, deux ans exactement se sont écoulés. Deux années au cours desquelles les auteurs du massacre de Yopougon ont bénéficié d’une impunité totale malgré des recommandations faites par plusieurs organisations de défense des droits humains, notamment Human Rights Watch, Reporters sans frontières, la Fédération internationale des droits de l’homme et Amnesty International, qui ont toutes fait des enquêtes sur le terrain en interrogeant notamment les deux survivants du massacre. Toutes ces enquêtes ont souligné le rôle joué par les gendarmes du camp d'Abobo, responsables présumés de cette tuerie. Une commission d’enquête internationale de l'ONU, dont le rapport a été rendu public en juillet 2001, est parvenue à la même conclusion en indiquant que l’implication dans ce massacre de gendarmes du camp d'Abobo semblait «indiscutable».

En dépit de toutes les demandes faites par ces organisations pour que justice soit rendue aux victimes et malgré les promesses explicitement faites par le président ivoirien, Laurent Gbagbo, lors d’une rencontre avec Amnesty International en juin 2001, aucun responsable de ce massacre n’a été puni. Un simulacre de procès a eu lieu en août 2001 au cours duquel huit gendarmes ont été acquittés «faute de preuves».

De par son ampleur et son caractère purement ethnique, le massacre de Yopougon a constitué dans l’histoire récente de la Côte d'Ivoire une transgression qui va longtemps hanter les mémoires. Ce crime impuni a servi explicitement de justification au massacre des gendarmes à Bouaké et son spectre a ressurgi dans les tueries de Daloa en octobre 2002, de Monoko-Zohi en novembre 2002 et de Man en décembre de la même année au cours desquelles les forces gouvernementales ont tué des dizaines de personnes sur la base de listes établies sur des critères politiques mais surtout ethniques et où figuraient de nombreux ressortissants de la sous-région, notamment des Maliens, des Burkinabè et des Guinéens soupçonnés d’être des opposants du gouvernement d’Abidjan.

De nombreux éléments et témoignages montrent la place centrale qu’occupe le massacre de Yopougon dans les consciences des habitants de la Côte d'Ivoire, que cela soit sous forme de déni ou de réclamations répétées pour que justice soit faite. Certes les violations des droits humains en Côte d'Ivoire n’ont pas commencé en octobre 2000 et Amnesty International n’a cessé au cours de la dernière décennie de dénoncer les effets de l’impunité dont ont joui les forces de l’ordre sous les gouvernements successifs de Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié et le général Robert Gueï arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’Etat en décembre 1999.(3)

Cependant Amnesty International estime qu’avec le massacre de Yopougon, un pas décisif a été franchi dans la transgression d’interdits qui jusqu’alors avaient évité au pays des massacres et des violences sur des bases ethniques, alors même que depuis des années certains journaux et des médias d'État n’ont cessé de relayer des discours xénophobes au nom de l’idéologie de «l'ivoirité».

L’impunité dont ont bénéficié les responsables de ces actes a été vue par certains comme un blanc-seing donné par le gouvernement aux forces de sécurité pour qu’elles commettent d’autres violations graves sans craindre de devoir rendre des comptes. Cela a notamment été le cas, en décembre 2000, lorsque des gendarmes de la caserne d'Agban ont affirmé à des détenus qu’ils étaient en train de torturer et de soumettre à des sévices sexuels : «Vous avez vu ce que nos collègues ont fait à Yopougon et rien ne s’est passé, on peut vous tuer tous et il ne nous arrivera rien.»(4)

Dans un cas opposé, celui du massacre des gendarmes de Bouaké par les éléments du MPCI en octobre 2002, la référence explicite à Yopougon a servi à justifier le massacre qui allait être perpétré en présentant cette tuerie comme un acte de représailles à l’encontre de personnes collectivement considérées comme responsables parce qu’elles appartenaient au corps de la gendarmerie.

Dans ces deux exemples, les auteurs de ces crimes semblent avoir agi avec la certitude qu’ils n’auraient jamais à répondre de leurs actes.

ILa nécessité de lutter contre cette impunité est devenue encore plus évidente avec l’éclatement de la crise ivoirienne en septembre 2002 et la vague de massacres et d’assassinats commis depuis lors par toutes les parties au conflit. Ces exactions ont très vite suscité une vive réaction de la part des organisations de défense des droits humains et notamment du Haut Commissaire des Nations unies aux Droits de l’Homme, Sergio Vieira de Mello qui, dès le mois d’octobre 2002, a affirmé que ces actes «sont autant d’actes de violations graves des droits de l’homme passibles de poursuites devant les juridictions nationales ainsi que devant la Cour pénale internationale (CPI)». Amnesty International se félicite que la communauté internationale fasse mention de la possibilité de traduire en justice les auteurs présumés des atteintes aux droits humains commises par toutes les parties au conflit. Il faut cependant préciser que si la Côte d'Ivoire a signé le statut de la CPI, elle ne l’a pas encore ratifié et que donc pour l’heure, la Cour pénale internationale n’a pas compétence pour juger de ces actes à moins que le Conseil de sécurité ne se saisisse du dossier aux termes de l’article 13 (b) du Statut de Rome portant création de la CPI.(5)

(B) LE MASSACRE DES GENDARMES À BOUAKÉ EN OCTOBRE 2002

La nouvelle du massacre de dizaines de gendarmes à Bouaké par le MPCI au début du mois d’octobre 2002 s’est très vite répandue sous forme de rumeurs ou d’affirmations catégoriques publiées notamment dans la presse proche du gouvernement d’Abidjan. Cependant, faute de témoignages directs des faits, peu de détails étaient connus sur les circonstances exactes et sur le déroulement chronologique de cette tuerie. Pour leur part, les autorités du MPCI ont reconnu que des gendarmes avaient été tués au début du mois d’octobre 2002 tout en affirmant que ces gendarmes étaient morts lors de combats qui ont opposé, à partir de la nuit de 5 au 6 octobre 2002, les forces du MPCI et des éléments des forces gouvernementales qui ont tenté de reprendre la ville de Bouaké avant d’être repoussés. C’est cette même version des faits que le MPCI a communiquée à la délégation d'Amnesty International à Bouaké en décembre 2002.(6)

À la suite d’une enquête approfondie, Amnesty International a pu retracer, sur la base de témoignages directs, les circonstances de ce massacre. Les gendarmes arrêtés le 6 octobre 2002 à l’état-major de la 3e légion de gendarmerie de Bouaké n’ont pas été tués lors de combats. La plupart d’entre eux ont été abattus de sang-froid par des éléments armés du MPCI alors qu’ils étaient détenus avec une cinquantaine de leurs enfants et quelques civils dans la prison du camp militaire du 3e bataillon d’infanterie de Bouaké.(7) De plus, certains d’entre eux, y compris des blessés, ont très vraisemblablement été abattus sur les lieux de la fosse collective où ils avaient été contraints d’ensevelir certains de leurs camarades. Les survivants de ce massacre n’ont eu la vie sauve que grâce à un ordre donné au tout dernier moment par un responsable du MPCI. Finalement, la dizaine de gendarmes encore détenus en décembre 2002 ont été libérés après avoir payé des rançons très élevées.

À Bouaké, au cours de leur mission d’enquête, les représentants de l’organisation ont officiellement demandé à des responsables de l’aile militaire du MPCI de visiter les fosses collectives où auraient été enterrés ces gendarmes. Les autorités du MPCI ont répondu qu’elles ne connaissaient pas le lieu exact de ces fosses et que celles-ci ne contenaient que des corps de gendarmes tués au combat.

Voici donc dans le détail le déroulement chronologique de ce massacre tel qu’il a pu être reconstitué par Amnesty International. Pour des raisons de sécurité, les noms des gendarmes qui ont réchappé de ce massacre ne seront pas divulgués dans le présent document car certains d’entre eux ont reçu, au moment de leur libération, des menaces du MPCI.

a) Les circonstances de l’arrestation des gendarmes le 6 octobre 2002

La prise de Bouaké par des éléments armés qui allaient ensuite prendre le nom de Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI) a pris au dépourvu toutes les forces de sécurité se trouvant dans la deuxième ville de Côte d’Ivoire.

L’un des survivants du massacre de Bouaké a raconté à la délégation d'Amnesty International comment lui et ses camarades ont été surpris par cette attaque : «Nous avons entendu des coups de feu vers 3-4 heures du matin dans la nuit du 18 au 19 septembre. Nous avons sifflé le rassemblement pour protéger la caserne d’une attaque. Nous avons appris par la radio que les «Zinzins» et les «Bahéfoués» [les militaires engagés sous la période de transition dirigée par le général Gueï qui avaient appris leur prochaine démobilisation] s’étaient révoltés. Toute la journée du 19 septembre, nous sommes restés sur nos gardes mais nous n’avons pas été attaqués, alors nous sommes restés à l’intérieur de nos barrières. Le 20 septembre, des 4x4 se sont approchés de la clôture et des éléments armés se trouvant à bord de ces véhicules ont tiré en l’air. Nous n’avons pas répliqué parce que nous n’avions pas assez d’armement. Nous avons décidé de mettre un drapeau blanc sur la clôture et de ranger nos armes. Nous sommes ainsi restés dans notre caserne sans problèmes jusqu’au 6 octobre vers midi.»

Tous les gendarmes rencontrés par Amnesty International ont affirmé que le drapeau blanc n’avait cessé de flotter au-dessus de leur caserne et que, durant les trois premières semaines de l’occupation de la ville par le MPCI, ils n’ont eu aucun contact ni problème avec les éléments du MPCI. Certains gendarmes ont même pu quitter la caserne librement pour regagner leur domicile à Bouaké et des civils, parents ou amis, ont pu leur rendre visite à la caserne de la 3e légion.

Cette information qui montre bien que ces gendarmes ont cohabité sans problèmes avec les éléments du MPCI durant trois semaines a été confirmée à la délégation d'Amnesty International en décembre 2002 par un des hauts responsables du MPCI à Bouaké. Celui-ci a confirmé que «au lendemain de la prise de la ville par nos forces, les gendarmes ont laissé leurs armes et nous pensions que nous pouvions cohabiter. Tout s’est bien passé jusqu’à l’attaque de Bouaké par les forces gouvernementales le 6 octobre.»

Ce 6 octobre 2002 en effet, les troupes gouvernementales ont lancé une offensive pour reprendre la ville de Bouaké et les éléments du MPCI ont estimé que cette attaque n’avait été rendue possible que grâce à des « gendarmes infiltrés » dans la ville. Ils ont donc encerclé la caserne de la 3e légion et ont arrêté tous les hommes qui s’y trouvaient, à savoir une soixantaine de gendarmes accompagnés d’une cinquantaine de leurs enfants âgés de plus de douze ans et quelques civils qui se trouvaient à ce moment-là dans la caserne où ils rendaient visite à des parents ou des amis.

Plusieurs gendarmes ont raconté à Amnesty International les conditions dans lesquelles ils ont été arrêtés ce jour-là : «Le dimanche 6 octobre, entre midi et treize heures, nous étions en train de nous préparer pour le repas, lorsque la caserne a été encerclée et les ‘‘rebelles’’ nous ont demandé de sortir. Ils tiraient tout autour de la caserne. Ils ont demandé à tous les hommes de sortir et nous sommes sortis avec nos garçons et les civils qui se trouvaient avec nous. Les femmes sont restées dans la caserne et je crois qu’elles n’ont pas été molestées. Les ‘‘rebelles’’ nous ont dit qu’ils avaient appris que des agents de renseignement d’Abidjan seraient parmi nous et qu’ils voulaient vérifier cela. Certains nous ont accusés d’être des combattants envoyés par Abidjan. On nous a donc conduits au camp militaire.»

Un autre gendarme a raconté : «J'étais à la caserne avec ma famille. Je ne portais pas de tenue de combat. J'étais dans la tenue que je porte encore maintenant [un short et un T-shirt]. Les ‘‘mutins’’ sont arrivés en 4X4 le dimanche et ont encerclé le camp, ils ont tiré en l'air et un de nos collègues gendarme est sorti pour demander ce qui se passait. Les ‘‘mutins’’ lui ont répondu qu'il y avait des rumeurs de loyalistes infiltrés et qu'ils procédaient à des vérifications. Nous sommes tous sortis des maisons avec un drapeau blanc, ils nous ont fait asseoir sur le goudron pour vérification.»

La centaine d’hommes arrêtés et désarmés ont été conduits au camp militaire du 3e bataillon d’infanterie distant d’à peu près 7 kilomètres. Certains détenus ont été emmenés à bord de véhicules, d’autres ont dû faire le trajet à pied. Parmi ceux-ci, l’un d’eux a raconté à la délégation d'Amnesty International : «Nous avons dû marcher durant plus d’une heure sous les huées de la population. Vers la préfecture de police, il y avait un attroupement qui criait : ‘‘Egorgez-les, tuez-les’’. Des gens nous ont aussi jeté des cailloux et nous ont frappés.»

b) Le massacre dans la prison militaire du 3e bataillon d’infanterie

Une fois arrivée au camp militaire du 3e bataillon d’infanterie, la centaine de détenus a été conduite à la prison du camp. Comme ce centre de détention était relativement petit (à peu près 8 mètres de long sur 5 mètres de large avec trois petites cellules sans électricité), la plupart des détenus se sont assis dans la cour de la prison (voir dessin page suivante). Il était alors environ 14 heures.

Si le massacre lui-même n’a commencé ce jour-là que vers 20 heures, il a été précédé de plusieurs avertissements qui se voulaient être à la fois une justification des actes qui allaient être commis et une manière de torturer moralement les détenus en annonçant par avance le crime qui se préparait.

Tous les gendarmes rencontrés par Amnesty International se souviennent encore de ces menaces proférées à leur encontre quelques heures avant le début de la tuerie : «A plusieurs reprises, des hommes armés sont entrés dans la prison pour nous regarder et l’un d’eux nous a dit : ‘‘Souvenez-vous du Cheval Blanc(8), de la Mercedes noire(9), de Yopougon, moi j’ai été contraint de partir en exil, vous allez tous mourir.’’ Un autre est venu plus tard et nous a dit: ‘‘Rappelez-vous de Yopougon, maintenant ce sera votre tour. Ce qui doit arriver, arrivera.’’

En dépit de ces menaces, de nombreux détenus ne semblent pas avoir mesuré le danger qui les guettait. L’un des survivants a raconté à Amnesty International : «Nous étions incrédules, on pensait qu’ils disaient cela juste pour nous démoraliser, on ne pensait pas qu’ils allaient faire cela.»

Soudain vers 20 heures, deux hommes armés sont entrés dans la prison dont un Dozo(10) et là tous les témoignages recueillis par Amnesty International concordent : «Deux hommes sont entrés, un Dozo et un autre en tenue militaire. Ils sont restés sur le seuil de la porte d’entrée et nous ont lancé des menaces agressives. Puis soudain, contre toute attente, le Dozo a envoyé une rafale de kalashnikov touchant tous ceux qui étaient devant lui. Certains détenus étaient assis, d’autres couchés par terre, beaucoup ont été touchés. J’ai pu en réchapper parce que j’étais adossé au robinet qui se trouve près des WC, dans le coin gauche de la prison [voir dessin plus haut], j’étais donc hors de portée des tirs. Puis ils ont fermé la porte et sont repartis.»

Les détenus ont alors compris que ces hommes en armes allaient revenir et chacun a tenté de trouver désespérément une cachette, dans ce petit espace clos. Une demi-heure plus tard, un deuxième groupe d’hommes armés a ouvert la porte de la prison. L’un des survivants a raconté à Amnesty International : «Je me suis caché dans une des cellules du fond, d’autres plus agiles sont montés sous la toiture. Une demi-heure plus tard, des hommes armés sont entrés et ont continué à tirer de manière aveugle sur nous. J’ai entendu des enfants qui criaient : ‘‘Nous ne sommes pas gendarmes, ne nous tuez pas !’’

Vers 22 heures, un troisième groupe est entré et l’un des hommes a crié: «Tuez-les tous». Alors l’un des membres du groupe est entré dans l’enceinte de la prison en enjambant les corps des personnes tuées et blessées qui gisaient dans la cour. Un témoin a raconté à Amnesty International l’arrivée de cet homme en armes près de lui : «J’étais caché dans la cellule de gauche et le mur nous protégeait des tirs mais l’un des ‘‘mutins’’ s’est approché de nous et a jeté un coup d’œil dans notre cellule en disant : ‘‘Putain, ils sont encore beaucoup ici’’. Il a arrosé la chambre de balles, puis il a pris un autre chargeur et a tiré sans distinction. Quand il est parti, je me suis grimé de sang et je me suis caché sous un cadavre pour me protéger.»

Un autre témoin a eu la vie sauve en se cachant dans la cellule de droite qui a été épargnée par les éléments armés du MPCI car des membres des Forces nationales de Côte d'Ivoire (FANCI) y étaient détenus apparemment depuis la prise de la ville par le MPCI, le 19 septembre 2002. Ce témoignage démontre bien que cette tuerie planifiée n’a pas été commise de manière incontrôlée. En dépit de la haine exprimée par les mots et la violence aveugle de ces tirs en rafales, les éléments armés du MPCI ont gardé à l’esprit dans leur fureur la distinction entre les différents corps des forces de sécurité.

Selon les survivants, ces trois vagues successives de tirs ont tué une quarantaine de gendarmes, une trentaine de leurs enfants et 5 civils arrêtés avec eux dont un instituteur et un vendeur travaillant dans la pharmacie «des 18 logements» à Bouaké.

Toute la journée du lendemain, le lundi 7 octobre 2002 et une bonne partie du mardi 8 octobre, personne n’est entré dans la prison et les survivants sont restés seuls sans nourriture avec les morts et les blessés dont certains ont succombé ce jour-là.

L’un des gendarmes rencontrés par Amnesty International a ainsi perdu trois fils dans ce massacre. L’un d’eux est mort sur le coup le 6 octobre au soir, deux de ses fils sont morts dans ses bras le lendemain : «J’ai été arrêté avec trois de mes enfants, l’un âgé de vingt et un an, a été tué sur le coup le dimanche soir. Mes deux autres fils, âgés de dix-neuf ans et de vingt-trois ans, ont été blessés. Je suis resté à côté d’eux tout le lundi mais ils sont morts ce jour-là des suites de leurs blessures.» (11)

L’un des gendarmes survivants a raconté à la délégation d'Amnesty International que des gens venaient régulièrement regarder par le trou de la serrure. Ce n’est que le mardi 8 octobre vers 17.00 heures que les portes de la prison se sont ouvertes à nouveau et que les éléments du MPCI ont demandé à certains détenus de sortir les cadavres pour aller les enterrer. L’un des gendarmes chargés de cette tâche a raconté à Amnesty International : «Certains cadavres étaient déjà en état de putréfaction, l’odeur était telle que les ‘‘mutins’’ sont entrés dans la prison en se couvrant le nez et la bouche…Nous avons fait trois chargements et nous sommes allés les enterrer dans des fosses collectives près du quartier appelé ‘Dar es Salaam’»

Les personnes qui ont enseveli les cadavres ce jour-là ont été ramenées en prison et les gardiens ont demandé aux survivants de laver les traces de sang qui maculaient les murs. Cependant, toute trace de ce massacre n’a pas été effacée puisque la délégation d'Amnesty International a pu voir de nombreux impacts de balles qui ont littéralement troué des pans de murs de la prison.

Dans la nuit du 8 au 9 octobre, sept autres blessés ont succombé à leurs blessures. Le mercredi 9 octobre, les gardes ont choisi quelques survivants pour aller enterrer ces nouveaux morts. Mais contrairement au jour précédent, aucune de ces personnes n’est revenue en prison. Tous les survivants du massacre de Bouaké sont convaincus qu’elles ont été abattues sur les lieux du charnier après avoir été obligées d’enterrer leurs camarades.

«Ils ont choisi les plus costauds, notamment Séry Sogor, Doua Gbongue, Brou Koffi Raymond et Obo Boni pour emmener ces cadavres. Ils ont aussi emmené trois blessés sous prétexte qu’ils n’avaient pas de médicaments. Aucun d’eux n’est revenu.»

Parmi ces trois blessés emmenés figurait Alain Messolo, un des fils de l’Adjudant chef Dosso Messolo. Ce dernier, qui avait déjà vu mourir sous ses yeux un fils, prénommé Ladji, le dimanche 6 octobre, n’a pas voulu laisser partir son fils, Alain, tout seul et a insisté pour l’accompagner. Personne ne les a plus jamais revus.

Ce même mercredi 9 octobre, vers 17 heures, plusieurs véhicules sont venus chercher les derniers survivants qui étaient une quarantaine. L’un d’eux a raconté : «Dans le camion, ils se sont moqués de nous et nous ont forcés à chanter ‘‘Jésus est bon’’, ‘‘Jésus est mauvais’’, pour bien nous faire comprendre que nous allions être tués et nous faire comprendre que Jésus allait nous lâcher. Nous sommes arrivés sur les lieux où certains de nos camarades avaient enterré les morts les deux jours précédents. Nous avons vu des puisatiers qui venaient de creuser un nouveau trou. Avant qu’on ne descende des camions, l’un d’eux nous a dit qu’ils allaient tous nous tuer. Puis ils nous ont dit que si nous voulions courir, nous pouvions le faire et qu’ils allaient ‘‘s’exercer’’. Soudain, quelqu’un est venu dire que ‘‘le colonel’’ avait demandé de ramener les prisonniers et on est rentré dans la prison.»

Quelques jours plus tard, les vingt-six enfants de gendarmes qui avaient survécu au massacre et un gendarme ont été libérés. Mais ces libérations n’ont pas mis un terme aux exécutions sommaires. En effet, le 14 novembre 2002, deux gendarmes, l’adjudant Vléi Déhé Paul et le maréchal des logis chef, Koué Bi Zanli, ont été extraits de leur cellule en compagnie d’un membre du MPCI, nommé Sékou, qui avait apparemment été sanctionné pour une raison inconnue. L’un des gendarmes survivants a confié à Amnesty International : «Ces trois personnes ne sont jamais revenues. On a demandé plus tard à des détenus d’aller les ensevelir. Alors la peur est revenue parmi nous, nous avons compris que rien n’était fini.»

c) La libération des derniers détenus au prix de très fortes rançons

Lorsque la délégation d'Amnesty International a pu avoir accès à la prison militaire du 3e bataillon d’infanterie, en décembre 2002, il restait dix gendarmes, un policier et un militaire détenus. Ces deux derniers avaient été arrêtés après les gendarmes.

Depuis lors, Amnesty International a obtenu confirmation que tous les gendarmes survivants de ce massacre ont été libérés après avoir payé de très lourdes rançons allant de 750.000 francs CFA à un million de francs CFA (entre 1.100 et 1.500 euros). Des membres du MPCI en charge des prisonniers ont en effet soumis les familles des gendarmes à un chantage, menaçant de tuer leurs parents détenus s’ils ne payaient pas la rançon demandée. En dépit de la terrible crise économique qui touche l’ensemble du pays depuis le début de la crise en septembre 2002, les familles des détenus ont pu réunir ces sommes au prix d’une grande solidarité familiale.

L’un des gendarmes libérés a dit à Amnesty International : «Toute la famille s’est cotisée, on a emprunté pour me libérer et lorsque je suis revenu à Abidjan, on me regardait comme un revenant.»

Il semble que le militaire encore détenu n’ait pas été libéré parce qu’il n’a pas pu contacter sa famille et demander à ses parents de réunir l’argent de la rançon. Ce militaire n’a pas été témoin des exécutions des gendarmes et de certains de leurs enfants commises entre le 6 et le 9 octobre 2002 car il a été arrêté après. Amnesty International a insisté auprès des autorités du MPCI afin que ce détenu bénéficie de la protection prévue par les Conventions de Genève.

d) La réaction du MPCI face aux informations d'Amnesty International

Fin janvier 2003, lorsque Amnesty International a rencontré à Paris trois des principaux représentants de ce mouvement, venus en France dans le cadre des négociations qui ont abouti aux accords de Linas/Marcoussis, ceux-ci n’ont pas nié les informations présentées par Amnesty International concernant le massacre de ces gendarmes tout en affirmant ne pas être personnellement au courant de ces faits. Il convient de souligner que, lorsque les représentants d'Amnesty International ont précisé qu’une trentaine d’enfants avaient été tués avec leurs parents gendarmes, l’un des responsables du MPCI s’est exclamé : «Les enfants aussi ?» Quant aux rançons exigées pour libérer les derniers gendarmes détenus, l’un des responsables du MPCI a reconnu avoir entendu parler de sommes d’argent exigées pour la libération de ces gendarmes mais a précisé que le montant évoqué lui avait semblé si élevé qu’il n’avait pas cru bon poursuivre ses investigations (…)

In L’Eléphant déchaîné N°233

 

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Published by tressia - dans Politique
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